Chapitre 3 : (tu) - Images du présent et du passé
"Et te voilà arrivé au bourg de Wuyi, dans cette longue ruelle dallée de pierres profondément marquées par les roues des brouettes, d'un coup tu reviens à ton enfance, à ce petit village de montagne où tu as passé presque toute ta jeunesse. (....)
Tu respires les odeurs mêlées de légumes salés, de tripes de porc, de cuir frais, de térébenthine, de paille de riz, de chaux. Ton regard se porte de chaque côté de la rue, sur les boutiques de fruits séchés, de soja, d'huile, de riz, sur la pharmacie qui vend médicaments chinois et occidentaux, sur le magasin de tissus et de soieries, sur l'étal de chaussures, le marchand de thé, l'étal du boucher, le tailleur, le fourneau pour faire bouillir de l'eau, les poteries et les cordes, les bazars d'encens et de monnaie funéraire de papier. (....)
"Tu tournes la tête et pénètres dans une ruelle qui s'ouvre à coté du marchand de thé. Tu te perds à nouveau dans tes souvenirs.
Derrière une entrée à moitié cachée, une petite cour humide. Un petit jardin en friche, désert. Dans un coin, un tas de gravats. Tu te souviens de cette cour située près de chez toi et dont le mur d'enceinte s'était écroulé. Elle t'effrayait et t'attirait à la fois. Tu pensais que les renardes dont on parle dans les contes venaient de là. Après la classe, tu ne pouvais te retenir de t'y rendre seul, noué par l'angoisse. Tu n'y as jamais vu de renardes, mais ce sentiment de mystère a toujours accompagné tes souvenirs d'enfance. Là-bas se trouvait un banc en pierre cassé et un puits sans doute asséché. En plein automne, le vent soufflait sur le toit où poussaient des herbes jaune d'or et le soleil brillait de tout son éclat. Ces demeures dont la porte reste close ont leur histoire. (....)
Sur le toit, les herbes sèches ou vivantes, blanches ou vertes, se balancent doucement au vent. Cela fait combien d'années que tu n'as pas revu ces herbes sur les toits ? Pieds nus, tu fais claquer tes pas sur les dalles de pierre profondément marquées par les traces des roues des brouettes et tu émerges de ton enfance, tu émerges dans le présent. La plante de tes pieds nus et sales claque devant toi. Que tu aies vraiment claqué des pieds sur le sol n'est pas important. Ce dont tu as besoin, c'est de cette image intérieure."
Ce qui me touche dans cette façon d'employer la deuxième personne et se parler à soi-même c'est le regard porté par le personnage sur lui-même. La distance, le recul et la compréhension.
Je trouve vraiment intéressante l'usage de temps différents pour évoquer le passé :
- selon que le personnage s'en souvient (imparfait) : "tu ne pouvais te retenir de t'y rendre seul, noué par l'angoisse"
- ou s'y replonge et revit des sensations (présent) : "Pieds nus, tu fais claquer tes pas sur les dalles de pierre"
- que ces sensations aient existées réellement ou pas : "que tu aies vraiment claqué des pieds sur le sol n'est pas important. Ce dont tu as besoin, c'est de cette image intérieure."
Le personnage est totalement présent aujourd'hui (indicatif présent), puis il regarde le passé (indicatif présent) depuis le présent (imparfait), puis il se plonge complètement dans le passé (indicatif présent), revis une scène ou l'imagine. Et puis on revient au présent, le personnage se regarde émerger du passé, se rassure sur le fait que le souvenir aie réellement eu lieu ou pas n'est pas très important, que cela répond à un besoin.
Ce qui m'intéresse et me touche c'est le souci d'exactitude et de vérité de Gao Xingjian. Ce détachement et cette curiosité devant l'enchaînement des pensées.